Il y a deux ans, ma tante de Tizi Ouzou m’a demandé de l’aider à descendre une armoire en pitchpin du grenier. Elle avait soixante-dix-huit ans, l’armoire au moins quatre-vingts. On l’a posée sur la terrasse, on a regardé les charnières rongées, le fond qui pendait, et elle a dit : « on la refait ou on n’en parle plus ». On l’a refaite. Trois semaines plus tard, elle tenait debout.
Cette histoire n’a rien d’extraordinaire en Algérie. Ce qui m’étonne, à chaque retour, c’est à quel point on y répare encore, alors qu’à Paris je vois des gens jeter une table pour un pied fendu. Je traîne depuis un moment sur menuiserie-agencement79.fr, un blog de bricolage et de menuiserie tenu par des gens qui expliquent le geste plutôt que le produit. Leur logique est simple : avant de commander du neuf, comprendre pourquoi la pièce a lâché. Ça devrait être affiché dans toutes les quincailleries du pays.
Le bois, la chaleur et le reste
Un meuble en Algérie ne vieillit pas comme un meuble en Vendée. L’été à Ouargla, l’air sec travaille le bois dans un sens ; l’hiver humide sur la côte le travaille dans l’autre. Les menuisiers de Bab El Oued le savent depuis toujours et laissent des jeux un peu plus larges qu’ailleurs, sinon les tiroirs coincent en août et flottent en janvier.
Ce que j’ai appris en lisant les fiches techniques de ce blog, c’est que la plupart des réparations qu’on croit compliquées tiennent à trois gestes : dévisser, mesurer, recoller proprement. Le reste, c’est de la patience.
Culture & KabylieCes ustensiles qui manquent dans nos cuisines algériennesUne charnière qui grince ne demande pas un meuble neuf. Un tiroir qui frotte ne demande pas un déménagement. Un piètement qui branle, un panneau qui gonfle après une fuite sous l’évier : la liste des choses qu’on peut sauver est plus longue que celle qu’on abandonne, à condition d’accepter d’y passer une heure un dimanche.
Ce qu’on hérite et ce qu’on répare
Dans beaucoup de familles de la diaspora, le meuble du salon est arrivé par bateau. Il a traversé la mer dans un conteneur, il a coûté plus cher de transport que d’achat, et personne n’imagine le remplacer. On le répare, on le huile, on le rafistole avec les moyens du bord. C’est une forme de fidélité qui ne dit pas son nom.
Anecdote chiffrée, puisque j’en ai une sous la main : en 2023, j’ai fait refaire le plateau d’une table de cuisine à Cherchell. Deux planches de hêtre, quelques vis, une journée de main-d’œuvre. Total : 4 800 dinars. La même table neuve, en aggloméré plaqué, valait trois fois plus et n’aurait pas tenu cinq ans dans une cuisine. Le calcul est sans appel, et pourtant on ne le fait presque jamais.
Le vrai obstacle n’est pas technique
Je vais être direct : le problème, ce n’est pas le bois. C’est la trousse à outils.
Combien de foyers algériens ont un mètre, une équerre, une scie à main en état, trois tournevis de tailles différentes ? Peu, en vérité. On emprunte au voisin, on bricole avec un couteau de cuisine, on abandonne. Le blog dont je parlais plus haut liste justement l’équipement minimum pour débuter sans se ruiner : il tient dans une caisse de trente centimètres et coûte moins qu’une sortie au restaurant.
- Un mètre ruban de trois mètres, pas un jouet de dix centimètres
- Une perceuse sans fil, même d’entrée de gamme, qui change tout
- De la colle à bois, pas de la colle universelle
- Deux serre-joints — j’insiste, deux minimum, sinon on ne colle jamais droit
Le reste vient avec l’usage. On achète une fraise quand on en a besoin, pas avant.
Réparer, c’est aussi une question de génération
Mon grand-père était menuisier à Draâ Ben Khedda. Il n’avait pas d’atelier, il travaillait dans une cour, et il refusait qu’on jette une planche de moins de cinquante centimètres. Sa fille, ma mère, a hérité du réflexe mais pas du geste : elle sait reconnaître un bon assemblage sans savoir le refaire. Moi, j’ai appris sur des tutoriels, entre deux réunions, avec une perceuse achetée d’occasion à Saint-Denis.
Il y a quelque chose d’un peu absurde à commander ses connaissances à l’autre bout du web quand on a un oncle capable de vous montrer l’angle d’affûtage d’un ciseau. Mais les temps changent, les ateliers ferment, et il faut bien transmettre autrement.
Culture & KabylieCes gestes de bricolage qui font tenir les appartements algériensCe qui me rassure, c’est que le geste revient. Les jeune couples que je croise à Alger parlent de plus en plus de restaurer l’ancien plutôt que d’acheter du neuf en kit. Le dinar n’y est pas pour rien, soyons honnêtes. Mais il y a aussi une fierté là-dedans, celle de dire « c’est moi qui l’ai fait » — et cette phrase, dans une famille algérienne, vaut son pesant de meubles.

Par où commencer, concrètement
Prenez un objet chez vous qui vous agace. Un tabouret branlant, une porte de placard qui ferme mal, un tiroir qui laisse un jour de deux centimètres. Ne le jetez pas ce week-end. Regardez-le, démontez ce qui se démonte, notez ce qui manque. Vous verrez que dans huit cas sur dix, la réparation coûte moins de mille dinars et prend une soirée.
Le reste, c’est de la méthode, et ça s’apprend.



