Dimanche 27 juin 2004

 

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Quotidien > La Chronique de Mohamed Benchicou

La chronique de Mohamed Benchicou
Souriez, rien n'est encore perdu

1Et pourtant elle tourne.
Qui aurait parié, il y a deux mois, sur une Algérie aussi frondeuse, elle qu'on promettait à  l'abattement et à  la soumission post-électorale ? Qui aurait deviné qu'elle ressusciterait si vite de la farce du 8 avril pour se consacrer, avec autant de punch, à  dire son mot ? A sa maniére, et par l'acharnement qu'elle met à  se faire entendre, une certaine société algérienne, assez « inattendue », apporte la preuve de la fraude électorale, c'est-à -dire de l'illégitimité d'un Pouvoir pourtant fraà®chement sorti des urnes, mais déjà  frappé de cécité et d'opprobre populaire. Bien plus, cependant, ces hommes et ces femmes qui animent l'Algérie tumultueuse de ce printemps 2004 nous assénent une vérité impitoyable : la résignation est un luxe de riches. Un privilége de « bobos ». C'est-à -dire de gens qui ont le bon sens de s'éprendre de la liberté, mais aussi celui de ne pas l'épouser. Pour eux, il subsiste toujours une vie aprés « la défaite démocratique », leur vie, la carriére qui attend, les gosses qui grandissent, la vie inexorable, à  consommer avec silence et, surtout, avec beaucoup de modération. En revanche, les Algériens qui sortent aujourd'hui dans la rue semblent, eux, n'avoir aucun autre avenir que celui qu'ils pourraient arracher à  leurs usuriers. Alors, plutà´t que de ruminer de vieilles désillusions, n'ayant jamais nourri d'illusions sur le systéme, ils entreprennent de protéger leurs derniéres parcelles de dignité, de dénoncer le bourreau et le potentat local, d'entretenir la flamme ultime, celle de la liberté syndicale ou de la liberté de la presse, le droit de s'exprimer et de revendiquer, le droit d'assumer l'Algérie. Oui, l'aspiration démocratique au sens o๠on l'a toujours souhaitée est en train d'àªtre défendue, bec et ongles, par des Algériens anonymes et décidés qui, de T'kout à  Tizi, de Djelfa à  Ouargla, dévoilent l'injustice, le népotisme et la corruption, révélent la torture, se mettent debout face aux baà¯onnettes, vont au secours du journaliste menacé et consacrent le poéte perdu : « Alors dis et meurs. » Oh, bien sà»r, à  voir le désappointement ambiant qui couvre la « société dépitée », rien ne devrait plaider en faveur d'un tableau aussi printanier. Et pourtant elle tourne la société qui avance, chére au poéte, elle est bien là , là  devant nous, là  pour nous dire que rien n'est perdu, là  aujourd'hui et maintenant, obligeant Zerhouni à  forcer le seul talent qu'il posséde, celui du gourdin, là  devant nos yeux à  contraindre Ouyahia aux piétres justifications et les cardinaux au silence gàªné. Là  o๠vous ne voyez que soumission, regardez bien, il y a aussi, il y a surtout des Algériens debout, à  l'exemple de ces millions d'hommes et de femmes qui animent ces huit syndicats libres qu'on veut intimider mais qui refusent de plier. Dans ces syndicats autonomes qui ont fini par enterrer l'UGTA, on n'y compte pas des aventuriers politiques, mais seulement des enseignants de lycée et d'université, des fonctionnaires, des médecins spécialistes, des Algériens au salaire misérable mais qui se reconnaissent une mission sacrée : éduquer convenablement nos enfants, soigner équitablement et efficacement leurs compatriotes dans des hà´pitaux bien gérés, assurer une administration intégre. Ils réclament une école qui ouvrirait le cerveau de notre progéniture, o๠l'on apprendrait les langues, la science, le théà¢tre, Shakespeare et le vrai génie arabe. Ils finiront par l'avoir. Ils veulent étendre aux Algériens les màªmes soins que ceux prodigués à  Zerhouni à  la clinique de Baltimore. Qui peut douter qu'ils y arriveront ? Ils aspirent à  un pays sans bourreaux et sans corrupteurs. Que perdons-nous à  les croire déjà  vainqueurs d'une bataille inimaginable ?

2La vérité élémentaire du bon maà§on.
Oui ces Algériens qui faà§onnent une autre Algérie, vivent parmi nous, à  l'heure qu'il est, sous le second mandat de Bouteflika, à  se battre pour nos enfants pendant que nous ressassons l'amertume du 8 avril. Ils frà´lent màªme la prison pour cela. Oui Redouane Osmane, le leader syndicaliste des enseignants du secondaire, a été jugé pour avoir revendiqué, en plus des salaires décents, une école de qualité. Sur ses collégues syndicalistes médecins plane la màªme menace pour avoir exigé des hà´pitaux à  la place des mouroirs qu'on propose aux Algériens. Rachid Malaoui, chef du syndicat libre des fonctionnaires, est harcelé pour avoir réclamé une administration intégre. Hafnaoui Ghoul, lui, y est entré, en prison : ce journaliste et militant des droits de l'homme demandait, à  partir de sa Djelfa égarée, tout cela à  la fois, haut et fort, tout, des hà´pitaux o๠les bébés ne périraient pas par coupable négligence, une administration honnàªte avec des élus au service des gens. Prison ! Ces hommes dont on ne se rappelle jamais du nom, tout comme ces adolescents de T'kout emprisonnés et torturés « pour l'exemple » payent de leur personne pour ce fameux projet de société « moderne et démocratique » qui meuble agréablement nos soirées d'acrimonie, instants de violente déception amoureuse o๠l'on noie le chagrin dans l'alcool pour oublier la « trahison des généraux ». Ces Algériens aux mains nues nous infligent, du coup, une seconde vérité, élémentaire, celle de tout bon maà§on : on construit une société démocratique par le bas. Ils nous invitent à  apprivoiser le désespoir. Alors, au printemps de l'an 2004, qu'avons-nous de mieux à  faire que les écouter ? Souriez, rien n'est encore perdu.
M. B.


M. B.

02-06-2004

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