Vendredi 04 juin 2004

 

Chroniques de

Dossiers

  Polémiques
  Sport

Caricature

  Horoscope du jour

A votre service

Archives

 

Dossiers> Dossiers du jeudi


« Stopper la guerre en Tchétchénie »

A. G.
01-01-2003

Imprimez cet article
Envoyez cet article à un ami

Par André Glucksmann

A l'occasion de l'année nouvelle, permettez-moi d'évoquer un peuple dont personne ne vous parle. Au centre d'Alger, la statue équestre d'Abdelkader est désormais indéboulonnable. Le héros a gagné sa guerre anticoloniale. Ce fut long, coà»teux, sanglant. Ayant été d'abord vaincu, prisonnier, exilé, Abdelkader fraternisa en Egypte avec un autre exilé, Chamil, le montagnard du Caucase contre qui les tzars durent aligner jusqu'à  300 000 soldats, un par Tchétchéne mà¢le (les Anglais conquirent l'empire des Indes avec 50 000 hommes !) Les Tchétchénes furent battus mais jamais abattus. Staline les déporta en bloc au Goulag, la Russie post-soviétique les tue en vrac (de 100 000 à  300 000 morts en deux guerres et cinq ans). Chamil n'a de statue nulle part, mais peut-àªtre sur son cheval de pierre Abdelkader se souvient-il ? Mettons les points sur les i : la population tchétchéne n'a jamais atteint le million, celle de la Russie est 150 fois plus nombreuse. Les forces armées d'un membre permanent du Conseil de sécurité, deuxiéme puissance nucléaire-militaire de la planéte, déferlent sur un mouchoir de poche. Qui menace qui ? Poutine prétend lutter contre le terrorisme. Peut-àªtre y croit-il. Mais force est de distinguer deux acceptions du mot terrorisme. Premiére définition, celle des démocrates : est terroriste l'agression délibérée d'àªtres sans défense, la guerre contre les civils, le massacre des innocents (ainsi font le GIA, Ben Laden, Al Qaà¯da et l'armée russe en Tchétchénie). Deuxiéme définition, celle des autocrates et des totalitaires : est terroriste le démocrate ou l'indépendantiste qui ne respecte pas une autorité autoproclamée infaillible.
Moscou se flatte de mener une guerre « antiterroriste », que, depuis le 11 septembre, elle offre en exemple au monde. Poutine a déclaré à  G. W. B. faire face à  700 islamistes. Pour mettre hors jeu cet éminent (!) danger planétaire, il a bombardé, canonné et réduit en cendres la capitale, Grozny (400 000 habitants avant sa besogne). Depuis deux ans, son armée décime, brà»le, viole, torture, tue. Elle a chassé la moitié des survivants hors des frontiéres et contraint l'autre à  errer dans les ruines. S'il faut couronner en cela une stratégie exemplaire és-anti-terrorisme, qu'attend Blair pour raser Belfast, histoire de réduire l'IRA ? Pourquoi Aznar ne bombarde-t-il pas le pays Basque pour éradiquer l'ETA ?
La presse mondiale a « informé » la planéte que le noyau dur d'Al Qaà¯da, garde de Ben Laden, comptait en Afghanistan des « milliers de Pakistanais, d'Arabes et de Tchétchénes ». Qui n'a entendu, cinq mois durant, ce syntagme claironné en mondovision sans que fà»t jamais omis l'infà¢me « et les Tchétchénes » qui clà´turait la liste des ennemis de l'humanité ? A ce jour, pas le moindre bout de Tchétchéne, mort ou vif, n'a été découvert en
Afghanistan. Aucune télé n'a rectifié ce mensonge soufflé par Moscou. Comme s'il convenait de tuer la Tchéchénie deux fois : physiquement en laissant la soldatesque russe officier ; moralement, en impliquant un petit peuple réduit au silence dans le crime de Manhattan.
Durant plus d'une semaine, le camp de réfugiés de Jenine fut bouclé et occupé par l'armée israélienne, l'humanité s'inquiéta à  juste titre de l'interdiction faite aux journalistes et aux secouristes d'y pénétrer, on supposa le pire, l'ONU aligna résolution sur résolution. L'armée russe travaille la chair caucasienne à  huis clos, ne tolérant sur les lieux ni secours, ni caméra, ni plumes indépendants ; les rares témoignages (d'épouvante) sont cueillis par des reporters clandestins, au prix de leur vie. Qui s'en émeut ? Deux poids, deux mesures. L'extermination suit son cours, les Tchétchénes sont des moins que rien, les droits de l'Homme ce n'est pas pour eux. Poutine est grand, mondialistes et antimondialistes s'en font les discrets prophétes, lui accordant l'hommage de leur silence, qui vaut bénédiction.
Jusqu'à  aujourd'hui, pour notre bonheur, les Tchétchénes ne « benladénisent » pas. Pourtant, ils sont 600 000 en Russie, diaspora spoliée, souffrant des supplices infligés à  leur village et leur famille. Si, fous de douleur, quelques-uns optaient pour les méthodes infernales, gare aux Twin Towers bis ! Les effets d'un Tchernobyl volontaire n'épargneraient personne. A ce jour, la retenue du peuple tchétchéne, son rejet du « tout est permis » propre aux nihilistes religieux ou post-soviétiques sauve le monde d'une catastrophe majeure. Foin de gratitude ! Nos élites assistent impavides à  la pire des guerres menée ce jour contre la plus solitaire des résistances.
Jusqu'à  quand ? Attention, aimables zélateurs du serial killer. Le sang appelle le sang. Le crime engendre le crime. Les logiques tragiques de la vendetta peuvent monter aux extràªmes. L'armée soviétique a dévasté l'Afghanistan, abandonnant un pays ruiné aux gangsters et aux fanatiques, d'o๠les Talibans. L'armée russe n'a rien appris, elle réitére ses exploits au Caucase, déblayant le terrain devant les partisans futurs d'une escalade apocalyptique. L'abominable prise d'otages du théà¢tre moscovite par le groupe islamo-mafieux de Baraiev inaugure une dérive angoissante. Le non moins abominable massacre des otages russes par les policiers russes inquiéte davantage encore. Ou bien le Kremlin stoppe la guerre avant qu'il ne soit trop tard ; ou bien on l'accélére jusqu'au dernier Tchétchéne mort. Poutine semble opter pour la deuxiéme issue. L'Occident, qui l'adoube, accepte les risques qu'une pareille inhumanité véhicule. A quelle obscénité supràªme conduit la derniére guerre coloniale perpétrée par une puissance européenne !

A. G.

Biographie
André Gluksmann, philosophe franà§ais, est surtout connu par les Algériens pour ses prises de position courageuses dans le conflit qui secoue l'Algérie depuis 1992. Glucksmann, qui s'est déplacé dans notre pays au lendemain des tueries de Bentalha et Raà¯s, aux environs d'Alger, a dénoncé sans détour la barbarie et la terreur des Groupes islamistes armés, remettant en cause, auprés de l'opinion franà§aise, le concept en vogue du « Qui tue qui ? ».

 

 

A lire également


« Danger sur la liberté de la presse »

« La menace Bouteflika restera entiére »

« Les jours seront sombres »

« Ce sera l'année anti-américaine »

« Les vrais problémes vont rester »

« Ce sera l'esssor du cinéma algérien »

« Chasser les loups islamistes »

« Nous nous opposerons à  tous les bradages »

« Pour une nouvelle coopération entre l'Algérie et les Nations unies »

 


Recherche

Copyright © 2002-2016 Le matin. Réalisation All Rights Reserved