Vendredi 04 juin 2004

 

Chroniques de

Dossiers

  Polémiques
  Sport

Caricature

  Horoscope du jour

A votre service

Archives

 

Dossiers> Dossiers du jeudi


« Les vrais problémes vont rester »

S.-A. G.
01-01-2003

Imprimez cet article
Envoyez cet article à un ami

Par Sid Ahmed Ghozali

Vingt mois aprés le Printemps d'avril 2001, la situation en Kabylie ne cesse de se délabrer. La stratégie du pourrissement ne cesse d'y sévir. Lorsque des jeunes en viennent à  encourir la mort par la gréve de faim, c'est qu'entre le citoyen aux mains nues et un Pouvoir politique au cur sec, sourd, muet et aveugle, la rupture est consommée, la cassure béante.
Privilégier la Kabylie, en cette réflexion de fin d'année, est d'abord un devoir de sympathie fraternelle, d'entiére solidarité avec la révolte citoyenne. A un moment o๠des centaines de millions d'àªtres humains célébrent 2003 dans l'espérance et la joie, peu nombreux sont chez nous ceux qui se sentent vraiment le cur à  festoyer.
D'autant moins que ce qui s'est passé en la seule Kabylie n'est pas rien : prés de 150 morts et plus de 2 000 blessés. Ce qui s'y passe encore en matiére d'oppression et de destruction aussi. Tout cela qui est le produit d'un Pouvoir politique responsable et coupable fait peser de lourdes menaces sur la nation entiére.
Ce que certains appellent « le probléme kabyle » - les uns sincérement, d'autres beaucoup moins innocemment - n'est autre que le probléme de tous les Algériens. Car il n'est pas de question ou de probléme dans notre pays, ni de théme de notre société, à  propos desquels on ne retrouve pas ce màªme fil conducteur que l'on observe dans le déclenchement de la crise en Kabylie, puis dans son développement : dans le champ politique, comme en matiéres économiques, culturelles, on retrouve les constantes d'un comportement politicien méprisant vis-à -vis de la personne, peu soucieux des préoccupations des gens, aussi éloigné de l'Etat de droit qu'il l'est de la démocratie et de la justice.
En chacune de ces matiéres, l'exclusion est une pratique systématique qui est la marque de fabrique du Pouvoir actuel. Une pratique pour la qualification de laquelle les Algériens ont inventé le néologisme de hogra.
Contrairement à  ce que dicte la Constitution et ce que prétend le discours, le Pouvoir ne veut en vérité ni de l'Etat de droit, ni de la démocratie, ni du pluralisme, et il le clame. Il ne supporte aucune contradiction, pas le soupà§on d'une opposition. Et il le clame aussi.
Au mépris déclaré de la loi, les voix qui ne plaisent pas au prince sont étouffées. Un cas parmi cent autres : le FD ou le WAFA. Quarante mois aprés la fondation du FD, le pouvoir politique bloque toujours « pour étude » le dossier d'agrément, sous le prétexte que « les deux mois fixés par la loi ne sont pas suffisants ».
L'exclusion pratiquée vis-à -vis d'une région entiére du pays est en réalité symptomatique d'un comportement envers toutes les affaires de la nation.
Les motifs de protestation en Kabylie et les maux qu'ils dénoncent sont exactement ceux qui tenaillent tous les Algériens. Les atteintes aux vies humaines, les destructions de biens publics et privés découlent d'une gestion de la crise frappée du sceau de l'incurie et de l'incompétence politiques, ainsi que d'une absence manifeste de vision et d'amour pour l'Algérie. Au devoir d'apaisement par l'écoute du citoyen, le pouvoir politique a préféré l'exclusion pour s'en aller allumer des feux successifs et les attiser, sans craindre d'entreprendre en màªme temps de diviser les Algériens et d'isoler la Kabylie des autres régions du pays. Il a ainsi engagé la crise dans la spirale infernale de la surenchére.
L'ostracisme anti-Kabyle est relayé par un humiliant déballage de linge sale, sur la scéne nationale, pis encore sur des médias étrangers : des acteurs avérés de la lutte de libération et de l'Etat ne craignent pas d'attenter à  la mémoire d'un héros de la Révolution dont les restes reposent au carré des martyrs d'El Alia. Se rendent-ils compte de l'image défigurée de la Révolution et de ses valeurs que, ce faisant, ils impriment dans la mémoire de plus de 80 % de la population ?
Ceux qui sont censés garantir le culte des valeurs nationales et l'observation des lois par tous se montrent les plus prompts à  les piétiner. Au lieu de faire face aux problémes nationaux les plus urgents, ils sont les premiers, en champions de la dérobade, à  s'en détourner dans la politique politicienne dévastatrice érigée depuis trois ans au summum d'une culture de l'Etat, mensongére, incivique et méprisante des préoccupations les plus élémentaires du citoyen, au point d'ancrer dans les esprits une image des plus détestables de l'Etat.
N'est-il pas significatif que depuis plus de six mois, il n'y ait, selon la « classe politique », de préoccupation que pour le mandat présidentiel ? Cela étant, les vrais problémes demeurent relégués, avec les angoisses quotidiennes du citoyen et les menaces qui pésent sur la nation, au dernier rang des soucis du prince. La fréquentation excessive de la scéne internationale, fuite en avant par rapport aux problémes intérieurs, obéit, non point au souci de rétablir l'Algérie dans le concert des nations, mais d'abord et avant tout à  une quàªte morbide de succés d'image.
Certes le chef de l'Etat a « hérité » en avril 1999 d'une situation qui était peu reluisante. Il ne s'était pas privé de réciter en long et en large les maux qui frappaient déjà  notre pays et notre société depuis deux décennies. Plus que tout autre, il a dénoncé ces maux à  l'envi, soit pour ne citer que les tàªtes de chapitres : « Etat malade Caisses vides Etat de non-droit Opacités institutionnelles et politiques Jeux politiciens Education sinistrée Injustice Bureaucratie Terrorisme administratif Spéculation Corruption Chà´mage Crise du logement Isolement international »
Mais dire tout cela, au prix de méchants coups de canif assénés au passage à  la dignité de l'Etat, et au màªme moment tourner obstinément le dos aux problémes du pays, au lieu de les prendre à  bras-le-corps, fuir devant ses responsabilités en usant et abusant de la politique spectacle et de l'intrigue politicienne, c'est forcément mettre sur sa conscience une accélération considérable du processus de dégradation. Une dégradation qui est passée en quelque sorte du linéaire à  l'exponentiel : désormais, le risque est plus grand que jamais de voir tous les secteurs de la vie du pays diverger à  terme, l'un à  la suite de l'autre, vers des situations de rupture, vers des points de non-retour, dans tous les domaines, économique, culturel, social, politique et institutionnel.
Car, depuis lors o๠sont les remédes et o๠sont les moyens pour leur mise en uvre ? O๠sont les actes et les moyens d'action ?
Au nom de la « concorde civile », rebaptisée « concorde nationale », tromperie destinée à  masquer une transaction politicienne sordide, une opération plébiscitaire a été montée, sous forme référendaire aux seules fins d'effacer la mal élection d'un Président désigné.
La menace de la violence demeure entiére. On a entendu le chef d'Etat-major de l'ANP affirmer que « si le terrorisme est maà®trisé sur le terrain militaire, le phénoméne de l'intégrisme demeure entier, faute de traitement politique approprié des causes fondamentales du terrorisme et de l'essor de l'idéologie intégriste ».
On ne saurait, en effet, prétendre éradiquer le mal proprement dit par le traitement des symptà´mes dans l'ignorance des causes profondes.
La stratégie initiée à  la fin des années 1980 aux fins de faire s'effondrer l'Etat par le discrédit de l'armée sur la scéne internationale et sa déstabilisation s'est revigorée depuis l'absolution sans jugement de crimes contre l'humanité. Elle a été relayée par une logique de confrontation malsaine tendue depuis 1999 vers l'intimidation des officiers généraux qui compromet toute chance de sortie de crise.
On a dupé les Algériens en leur promettant que la paix serait au bout du pardon et de l'absolution accordée aux auteurs de la barbarie, sans que passe la justice du pays et sans màªme que les bénéficiaires de l'absolution n'aient eu un seul instant à  demander pardon aux parents de leurs victimes.
Le combat contre l'obscurantisme terroriste est contenu dans le combat pour la démocratie et les libertés, pour la justice, la libération et les transformations sociales. Quitte à  ramer à  contre-courant, il échoit également aux élites intellectuelles et politiques d'aider les masses à  s'arracher aux fourches caudines des charlatans ignares et fascistes qui usurpent l'islam, en font commerce politique et source d'enrichissement financier. De se rapproprier l'islam, leur patrimoine. De sortir du mutisme conformiste et veule qui est souvent la régle dans nos sociétés.
Les trois commissions de réforme annoncées avec force tapage en début de mandat n'ont servi qu'aux fins d'un effet d'annonce. Elles ont rejoint les oubliettes. La corruption : on en a parlé beaucoup, mais rien n'a été fait pour enrayer le fléau.
L'économie est enlisée, la corruption généralisée, la population appauvrie, les libertés piétinées, la démocratisation bafouée, la volonté populaire confisquée.
La basse politique est érigée depuis trois ans au summum d'une culture de l'Etat, mensongére, incivique, au point d'ancrer dans les esprits une image des plus détestables de l'Etat. Ce qui manque le plus à  l'Algérie, c'est un systéme institutionnel moderne bà¢ti sur la base du service de la personne. Un systéme qui transforme l'image de l'Etat détestable oublieux de la condition du citoyen en celle de l'Etat respectable, entiérement voué au service du peuple. Seul un président jouissant de la légitimité populaire, donc choisi effectivement par le peuple, sera à  màªme de pouvoir conduire un processus crédible de refondation de l'Etat.
Le découplage entre l'autorité et la responsabilité ne peut conduire qu'à  la confusion, à  la régression et au chaos. C'est là  un précepte fondamental de la gouvernance qui devrait inspirer l'ordre institutionnel nouveau dont le pays doit se doter et de la place qui devrait y àªtre celle de l'Armée.
La douloureuse épreuve que notre pays et notre peuple ont vécue depuis 1988 nous a appris que de tels risques ne sont pas seulement hypothétiques ou théoriques.
La grande refondation de notre économie n'a de sens que si elle conduit à  vaincre le chà´mage, qui atteint chez nous des proportions dramatiques et à  éradiquer la pauvreté, phénoméne des plus choquants et insupportables au regard des possibilités de notre pays. En concomitance avec la culture d'Etat, il nous faut faire triompher la culture de l'entreprise, à  commencer en toute priorité par l'entreprise individuelle ainsi que la PME.
L'Algérie est un pays riche - 6 000 milliards de dinars de revenus pétroliers en quatre ans, et plus de 2 000 milliards de dinars de réserves de change - qui abrite des habitants appauvris. Judicieusement reconquis (90 % de la population vivent, pour ne pas dire végétent, sur des implantations territoriales qui, mises bout à  bout, ne couvriraient pas 10 % du territoire national), le territoire national peut faire vivre et prospérer un nombre d'habitants trés supérieur aux 30 millions d'Algériens de maintenant.
En attendant les effets des mesures de refondation économique à  long terme, un plan transitoire d'urgence doit àªtre conduit contre la pauvreté.
Le passé doit àªtre considéré d'abord pour capitaliser l'expérience vécue au profit des actions à  conduire au présent et dans l'avenir. La leà§on premiére que nous fournit cette expérience est la nécessité de concentrer, dans tous les rouages de l'Etat, amour du pays, compétence, intégrité et sens du sacrifice.
Qu'on laisse ces critéres déserter tous les niveaux de l'Etat, et c'est l'Etat détestable. C'est-à -dire, la corruption indéboulonnable.
Que l'on soit en mesure de garantir leur généralisation à  tous les rouages de l'Etat, et c'est l'Etat respectable. C'est-à -dire l'extinction à  terme et inéluctable de la corruption.

S.-A. G.

Biographie
Né en 1937, Sid-Ahmed Ghozali, Chef du gouvernement de 1991 à  1992, est considéré comme étant le pére fondateur de la Sonatrach. Titulaire du diplà´me d'ingénieur de l'Ecole des ponts et chaussées de Paris, il devient conseiller pour les questions énergitiques au ministére de l'Economie de 1962 à  1964. Belaà¯d Abdesselam le nomme en 1966 directeur de la Sonatrach. Artisan de la nationalisation du pétrole algérien, il devient ministre de l'Energie et des Industries pétrochimiques de 1977 à  1979. Kasdi Merbah lui confie en 1988 le portefeuille des Finances. Il est promu chef de la diplomatie dans le gouvernement Hamrouche. Il succéde à  ce dernier en juin 1991 en tant que Chef du gouvernement, suite aux émeutes ayant ensanglanté Alger les jours précédents.

 

 

A lire également


« Danger sur la liberté de la presse »

« La menace Bouteflika restera entiére »

« Les jours seront sombres »

« Ce sera l'année anti-américaine »

« Ce sera l'esssor du cinéma algérien »

« Chasser les loups islamistes »

« Nous nous opposerons à  tous les bradages »

« Stopper la guerre en Tchétchénie »

« Pour une nouvelle coopération entre l'Algérie et les Nations unies »

 


Recherche

Copyright © 2002-2016 Le matin. Réalisation All Rights Reserved