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« Ce sera l'année anti-américaine »

F.-O. G. *Directeur du Point
01-01-2003

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Par Franz-Olivier Giesbert*

Je ne vais pas vous faire de prédictions. Les prédictions sont difficiles surtout quand elles concernent l'avenir. Francis Fukuyama s'est lourdement trompé quand il nous a annoncé « la fin de l'histoire », à  la fin du siécle dernier. En ce début de siécle, nous vivons tous - nous le sentons bien - le début d'une nouvelle histoire.
Qu'est-ce qui a changé alors ?
D'abord, la déterritorialisation du terrorisme. Tout le monde a compris qu'il pouvait frapper partout. A New York, à  Bali, à  Jérusalem, à  Alger Partout. C'est ainsi que le terrorisme est devenu le lien et le point de référence dans les relations entre Etats. Au nom de la lutte contre le terrorisme, le mal commun, la Russie et, dans une moindre mesure, la Chine ont été réintégrées dans la communauté internationale, alors qu'elles frappaient à  sa porte depuis si longtemps. La Russie de Poutine a désormais le droit de traiter l'affaire tchétchéne comme elle veut. On fermera les yeux. Je crains que l'ére dans laquelle nous entrons se retrouve plus dans l'uvre de Hobbes que dans l'extraordinaire « projet de paix perpétuelle» de Kant, qui s'éloigne au fur et à  mesure que nous croyons en approcher.
Pour Hobbes, philosophe anglais du XVIe siécle, l'homme est un loup pour l'homme, capable de tout, surtout du pire. C'est pourquoi, il veut installer au sommet de son Etat-Léviathan un souverain qui dispose du pouvoir absolu, aprés avoir passé un pacte social avec ses sujets. Des sujets esclaves qui doivent se sacrifier au bien commun.
Hobbes écrit dans Léviathan : « La charge officielle du souverain (qu'il s'agisse d'un monarque ou d'une assemblée) consiste dans la fin en vue de laquelle la puissance souveraine lui a été confiée, à  savoir pourvoir à  la sécurité du peuple. »
Léviathan doit àªtre le livre de chevet de Bush et de beaucoup de dirigeants à  travers le monde parce que l'obsession sécuritaire est l'autre versant du culte de la peur, et la peur est le nouveau Dieu. Aujourd'hui, dans nos sociétés, les groupes humains ont peur les uns des autres. N'est-ce pas frappant partout ? Ne sentez-vous pas la peur rà´der aujourd'hui, à  Alger, bien sà»r, mais aussi dans les rues de Paris ou de New York ? La seule société qui avait reconnu que la peur était le ciment social par excellence, au point qu'elle en avait fait une divinité, c'était Sparte. Le modéle de Hobbes, finalement, c'était Sparte. Quand les gens ont peur, ils cherchent un protecteur et ils le veulent màªme le plus puissant possible. Sa puissance, c'est la somme de leurs renoncements à  leurs droits et à  leur souveraineté. Dans la Gréce antique, on abdiquait ces droits en faveur du tyran de Sparte. Aujourd'hui, on se met sous l'aile du premier protecteur venu : pour beaucoup, ce sera donc l'Amérique. L'Amérique qui n'a jamais pensé sa propre puissance. Alexandre le Grand, Cyrus, César, Staline, Hitler, Mao, tous ont pensé leur puissance. La moindre petite puissance a son idéologue. Bush, de toute évidence, n'a jamais pensé sa puissance. L'Amérique est devenue maà®tre par hasard, sa surpuissance nous renvoie à  nos faiblesses, elle nous oblige à  nous mépriser. C'est pourquoi, on la déteste de plus en plus. On a souvent qualifié l'Amérique d'«empire par invitation ». C'est la formule de Luderstad, qui rappelle qu'elle est intervenue en Europe, lors des deux guerres mondiales, à  l'invitation de certains pays européens. On a parlé aussi d'empire implicite.
Il y a certes un interventionniste qui sommeille dans la plupart des Présidents américains. Souvenons-nous de Theodore Roosevelt qui disait : « Si nous ne gardons pas nos vertus barbares, nous ne pourrons pas garder nos vertus civiles. » L'Amérique, aujourd'hui, semble redevenue rooseveltienne à  la Theodore, pas à  la Franklin. Elle est passée du droit d'ingérence, belle idée inventée par le Président Woodrow Wilson et remise au goà»t du jour par Bernard Kouchner, à  l'idéologie de l'action préventive. Pourquoi ? Parce que, pour la premiére fois depuis Pearl Harbor, l'Amérique a pris conscience de sa vulnérabilité. Aprés avoir été sanctuarisée, elle est en train d'apprendre la défense du territoire. A son corps défendant. Quand on ne veut pas s'occuper du monde, le monde s'occupe de vous. L'ironie de l'Histoire a voulu que l'affaire du 11 septembre tombe sous une présidence commencée sous le régne du repli sur soi. George Bush était màªme hostile aux actions humanitaires sous prétexte que, comme le disait avec arrogance un de ses conseillers, « les superpuissances ne nettoient pas les carreaux ». Cela ne s'invente pas, George Bush, désormais, se complaà®t dans la position du « commander in chief ». Il n'y a pas si longtemps, du temps du conflit Est-Ouest, la dissuasion consistait à  montrer sa puissance pour n'avoir pas à  l'utiliser. Aujourd'hui, l'Amérique ne cesse de montrer sa puissance dans l'espoir d'intimider un ennemi invisible qu'elle ne connaà®t pas et qui n'a màªme pas peur d'elle. Il n'y a plus de dissuasion et je crains que le Président américain n'en soit pas conscient. C'est pourquoi, nous n'avons guére de raison d'àªtre optimiste pour l'année qui vient. L'Amérique est plus que jamais le pays d'Abraham Lincoln, ce grand homme qui n'hésitait pas à  dire qu'elle était ce que « l'humanité peut espérer de mieux ». Elle ignore de plus en plus un monde qui lui-màªme l'abhorre de plus en plus, généralement pour de mauvaises raisons, rongé qu'il est par son obsession anti-américaine. L'Amérique est plus que jamais le bouc émissaire des frustrations des peuples pauvres que précipitent dans la misére des dirigeants plus ou moins despotiques - qui n'oublient pas, au passage, de se remplir les poches - au nom de la religion, de l'armée, du parti ou de la nation. L'année 2003 sera à  coup sà»r anti-américaine si, comme plusieurs signes permettent de le penser, les Etats-Unis interviennent en Irak. Dans cette guerre, ils auront beaucoup à  perdre et trés peu à  gagner. Est-ce une priorité de s'attaquer à  un tyran comme Saddam Hussein, aussi sanguinaire soit-il, quand le terrorisme, cet ennemi invisible, peut frapper n'importe ou à  tout moment ? Est-il bien raisonnable d'enflammer encore le Proche-Orient quand le probléme d'Al Qaà¯da n'est pas réglé ? George Bush a-t-il mesuré le risque qu'il y a d'impliquer Israà«l dans cette guerre, ce que fera forcément Saddam Hussein ? Je ne défendrai pas Saddam Hussein qui a fait tant de mal à  son pays, et je plains ceux qui le soutiennent par habitude ou par aveuglement. Mais il me semble qu'au lieu de s'en prendre à  ce Staline de poche, un Président américain digne de ce nom devrait s'attaquer aux racines du conflit israélo-palestinien qui, depuis si longtemps, fait couler tant de sang et de larmes. Je redoute qu'en 2003, George Bush ne soit pas l'homme de la situation comme ne l'est au demeurant, sur cette question, aucun dirigeant du monde.

F. -O. G.

Biographie
Diplomé du Centre de formation des journalistes, Franz-Olivier Giesbert commence par collaborer à  la page littéraire de Paris Normandie. Il y restera quatre ans. A partir de 1971, il entre à  l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, o๠il occupera, à  partir de 1985, le poste de directeur de la rédaction, puis, de 1998 à  juin 2000, celui du Figaro. Il quitte alors ses fonctions et entre, en septembre 2000, à  l'hebdomadaire Le Point en qualité de directeur. A son actif, de nombreux ouvrages : biographies de Franà§ois Mitterrand, de Jacques Chirac et plusieurs romans, dont L'Affreux, grand prix du roman de l'Académie franà§aise.

 

 

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