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Ammar Belhimer

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« Baà¯onnette intelligente » et justice indépendante

A. B.
01-06-2004

  Le jeune Agarbi Chouaà¯b est assassiné par un membre de la garde communale à  T'kout, dans la wilaya de Batna. Les citoyens se soulévent contre le maquillage du meurtre en « acte antiterroriste » par les autorités locales. Ils sont durement réprimés. Les témoignages nombreux et concordants rapportés par la presse font état de torture, de sévices, de mauvais traitements.
Aux affres du dénuement et de la misére sont venues s'ajouter les pires humiliations à  l'encontre des jeunes de T'kout. Il se dégage de cette premiére impression que les commanditaires de la répression avaient porté leur choix sur ce qui s'apparente à  un « maillon faible » pour faire parvenir leur message au mouvement citoyen de Kabylie et à  ses velléités d'arrimage de populations du Sud.
Le ministére de la Justice diligente une enquàªte vite expédiée par la voie du parquet général de Batna qui conclut rapidement à  « une allégation dénuée de tout fondement ». Le bon sens commandait certainement qu'il s'accordà¢t un peu plus de temps pour crédibiliser ses « conclusions ».
Le communiqué de la gendarmerie est beaucoup mieux structuré et plus fouillé. Ce corps de l'Armée, déjà  bien malmené depuis les événements de Kabylie, commence par rappeler précautionneusement ses prérogatives de police judiciaire, dont l'action est soumise, est-il précisé, à  l'accord préalable du procureur de la République, non sans avoir préalablement pris bien soin de relever qu'il n'est intervenu que sur « réquisitions réglementaires émanant de l'autorité administrative ». Si les faits sont bien rapportés, ils autorisent largement de conclure à  la poursuite de la dérive générale qui secoue notre pays depuis la fin de la régulation consensuelle par le bloc hégémonique et monolithique parti-Etat-Armée. Ce dernier avait au moins la pudeur de se réclamer d'une cause juste.
Les dérives judiciaires, politiques, sécuritaires et autres du moment ne sont pas imputables à  l'une des instances malades, de màªme qu'elles commandent de récuser la logique manichéenne des jeux d'étiquettes et des raisonnements claniques (« qui n'est pas avec moi est contre moi »). Il est certainement malhonnàªte de faire l'impasse sur l'opacité ambiante et d'incriminer des individus, alors que la répression, elle, ne fait pas dans le détail, réhabilitant au passage la vieille notion fascisante de « délit de masse ». Me Miloud Brahimi me disait, hier, au procés de Benchicou : « Nous accompagnons la décadence. » Il ne pouvait pas si bien dire.
L'analyse des discours sur l'insécurité reste donc à  faire.
La dénonciation du traitement dégradant réservé à  de bons citoyens contributeurs par leurs monstrueux serviteurs des appareils répressifs d'Etat mérite d'àªtre élargie, comme cela a été fait dans l'affaire de l'hà´pital de Djelfa, aux centres mouroirs prétendument hospitaliers, aux écoles qui font office de garderies, aux administrations pléthoriques et inefficaces et répugnantes.
On sait que le relà¢chement de l'autorité résultant de l'impunité des oligarques ne peut objectivement pas trouver d'issue dans les profils, les moyens et les méthodes actuels du systéme oligarchique. Retranchés dans leurs bunkers résidentiels et leurs villégiatures décadentes, nullement confrontés aux relations conflictuelles qui traversent la société, ses représentants ne se rendent pas compte de l'amére réalité des clivages. Ils stigmatisent la violence lorsqu'elle frappe à  leur porte mais n'hésitent pas à  la fomenter et à  l'entretenir lorsque, loin de leurs cours de tennis, elle occupe la plébe à  s'entretuer. La mise en scéne de la violence, par une partie de leurs relais, y compris médiatiques, ou par leurs « chiens de garde », pour reprendre Paul Nizan, n'est pas indemne de l'intention d'entretenir et d'amplifier le phénoméne pour vendre de la copie afin de supplanter les « gros tirages » qui leur échappent ou appeler à  une plus forte répression au nom de la demande d'autorité. C'est une mise en scéne sélective qui n'autorise pas la presse libre, notamment Le Matin, à  s'élever contre leurs méfaits tout en faisant la part belle à  la criminalisation de la pauvreté provoquée et entretenue. Cette stratégie peut se révéler concluante pour un temps car, à  terme, le lourd retombe et le léger
s'envole.
La justice, tout autant que le corps législatif, n'a pas la notion de ce qu'est l'indépendance. D'ailleurs, en ressent-elle le besoin ? Le président de la Ligue algérienne des droits de l'Homme évalue à  30 % le nombre de dossiers « vides et ne reposant sur aucune base juridique » qu'elle traite. Pour sa part, le législateur algérien est exhorté par les organes compétents des Nations unies à  mettre en conformité les textes de notre pays sur la torture avec les conventions ratifiées par l'Etat algérien.
On pourra reprocher à  la presse indépendante de chasser au-delà  de ses terres de prédilection, de se substituer aux partis politiques, à  la justice et à  d'autres institutions. L'itinéraire de ses cadres actuels ne peut le confiner aux seconds rà´les ou aux silences complices. Issus pour la plupart des mouvements syndicaux, politiques et de jeunesse des années 1970, nos combats touchaient tout autant au rejet de la censure et à  l'ouverture sur le monde du travail et la société qu'à  la dénonciation de toute forme de répression, à  partir des structures de l'UGTA, de l'UNJA, du MJA, du comité de lutte contre la torture, etc. Dans une telle situation, à  défaut de contre-pouvoirs, le mouvement social s'efforce de sécréter des contrepoids par une vaillance quasi surnaturelle et au prix de souffrances inouà¯es. Ses relais restent cependant rares et soumis à  de fortes pressions. La puissance d'intimidation qui s'exerce contre la pensée critique le prive naturellement des médiations requises pour imposer des issues pacifiques négociées dans la transparence.
Dans un ordre institutionnel général qui évolue de mal en pis, les forces de l'ordre sont alors, avec l'école, la seule interface entre une minorité de plus en plus riche et une majorité de plus en plus pauvre.
Fondamentalement, les jeunes les perà§oivent comme les représentants d'un ordre en formation injuste qui ne doit pas se stabiliser. Il est vrai qu'il y a un véritable déterminisme institutionnalisé. Cependant, l'ordre de réprimer, pourtant, ne leur appartient pas. Bras séculier du systéme oligarchique, elles interpellent et présentent à  la justice. C'est du moins ce que suggére le communiqué de la Gendarmerie nationale.
Les juristes ràªvent depuis le procés de Nuremberg d'échafauder une théorie de la « baà¯onnette intelligente » pour faire valoir le devoir qui péserait sur certains corps de l'Etat de refuser d'exécuter un ordre injuste. Ils n'ont malheureusement toujours pas réussi à  y parvenir et s'en remettent bien évidemment au politique. Or, en politique, le nouveau mode d'exercice en vigueur du pouvoir fait la part belle au discours dominant pour lequel le monde n'est pas celui de la raison, de l'éthique, de la morale ou des valeurs, aussi sacrées soient-elles, mais celui des lendemains incertains, et aussi du calcul le plus froid ou de la spéculation la plus éhontée pour assurer ses arriéres. Ce n'est pas un monde d'acteurs libres, de partenaires, mais de situations acquises, souvent précaires.
L'interprétation des nouvelles régles sur le terrain par les forces de l'ordre et les magistrats pourra faire la différence. Il ne reste plus qu'à  compter sur leur intelligence. Màªme si la parenthése de lundi relative au harcélement judiciaire de Benchicou incite à  plus de circonscription.
A. B.


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