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Ahmed Halli

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Contrat de dupes

A. B.
27-04-2004

  Mouloud Hamrouche a entrepris, jeudi dernier dans ces màªmes colonnes, une évaluation quantitative fort intéressante de la base sociale du systéme politique algérien qu'il apparente, à  nombre d'endroits, au pouvoir, à  l'ordre établi et au statu quo. Il estime au tiers des inscrits sur les listes électorales « celles ou ceux qui gravitent autour de lui ou de ses réseaux d'allégeance ». Les deux autres tiers considérant que « leur acte de voter n'a d'autre signification que d'adhérer à  un choix préétabli et au statu quo ».
Par un curieux hasard, et pour d'autres raisons, El Hachemi Chérif lui emboà®te le pas, deux jours plus tard dans Liberté, pour dire : « Il y a à  peu prés 8 millions d'abstentionnistes auxquels on pourrait ajouter 2 millions de jeunes en à¢ge de voter mais qui ne se sont pas encore inscrits sur des listes électorales. » Ce sont donc 60 à  70 % des électeurs qui ne se sentent pas concernés.
En l'état actuel des choses, l'abstention refléte à  la fois une désaffection par rapport au systéme, mais aussi une situation de lassitude et de résignation révélatrice de l'exclusion ressentie par de larges couches de la population.
Sur quelle base construire alors des politiques, comment mener à  bien des programmes quand la majorité de la population ne ressent màªme pas le besoin de se prononcer ? Encore moins de s'engager.
Au-delà  du cà´té statistique qui ne signifie pas grand-chose dans un pays o๠les drames humains ne sont encore que des chiffres, le regard critique de M. Hamrouche est pertinent, au sens doublement heureux, et, naturellement, partagé, rigoureux et quelque peu saltimbanque. Rigoureux parce qu'intransigeant et saltimbanque parce qu'il vient d'un homme de cur qui donne à  voir et à  réfléchir dans un microcosme plus que morose.
M. Hamrouche y voit, par ailleurs, un signe de péremption du systéme, qu'il résume à  « une société bloquée par un régime autoritaire », et prospecte une issue dont il est le seul à  avoir le courage d'énoncer les termes : « Comment, dans n'importe quel pays du monde, une armée bascule-t-elle d'une force qui préserve le statu quo à  une force de changement ? » On passe, en quelque sorte, de la « neutralité » à  la « responsabilité » de l'armée dans la confection du bilan et la quàªte des perspectives de démocratie, de libertés et de justice.
Inutile de rappeler que M. Hamrouche est, avec Abdelhamid Mehri, Ahmed Taleb- Ibrahimi et Hocine Aà¯t Ahmed, l'un des premiers artisans de la réconciliation nationale. Au màªme titre d'ailleurs - mais à  un moindre degré de notoriété - que MM. Benflis, Belkhadem ou Bouhara.
Le probléme réside dans l'amnésie du systéme, ses capacités manipulatrices peu honorables et les volte-face inconsidérées des guignols qu'il met en avant pour la galerie ou le besoin.
Dans ces conditions, M. Hamrouche et, comme lui, d'autres patriotes sont à  l'Algérie ce que Jacques Ellul fut à  la France. Reconnu par les Américains pour la pertinence de ses projections sur la société technicienne des années 1950, ses marginaux et ses exclus, il fut si méprisé chez lui que le soir de sa mort il confia : « Ce qui s'est produit a, presque chaque fois et dans tous les domaines, confirmé ce que j'avais prévu. Or je ne puis m'en réjouir ni m'en enorgueillir car j'écrivais pour éviter qu'il
en soit ainsi. »
A bien y réfléchir, ce qui importe pour le systéme, ce n'est pas la justesse des idées énoncées, mais la fiche d'émargement de leurs auteurs. Aujourd'hui, plus que jamais, il incombe de faire disparaà®tre la contradiction et non ceux qui la nomment.
Il y a, depuis plus de dix ans, une « orthodoxie sécuritaire » qu'on oppose à  une « hétérodoxie politique » prà´nant la réconciliation. Derriére ce clivage se dessine le débat sur la faà§on dont la société peut exercer la souveraineté sur elle-màªme, penser ses divisions et s'interroger sur ce qui fonde son union. Et Rachid Benyellés, encore un réconciliateur, a raison de dire : « Oui, je reste ce qu'on appelle à  tort ou à  raison un réconciliateur. Permettez-moi de faire observer que les médias ont créé un clivage entre réconciliateurs et éradicateurs que je trouve injuste pour les uns et pour les autres. C'est schématique et caricatural car les choses sont beaucoup plus nuancées. Ceux qu'on a appelé les réconciliateurs sont ceux qui estiment que la crise dans laquelle se débat l'Algérie depuis l'arràªt du processus électoral, étant d'essence fondamentalement politique, doit avoir une issue politique. Ce qui, à  l'évidence, n'exclut pas l'usage des moyens de l'Etat contre ceux qui recourent à  la violence ou ceux qui ont pris les armes contre l'Etat. » Avec le recul du temps et les enseignements de l'histoire, il est permis de dire que les processus internes de réconciliation, librement et lucidement négociés, ont mieux survécu à  l'épreuve que les accords initiés dans l'ombre ou à  l'étranger. Ainsi, la réconciliation politique au Mozambique et en Afrique du Sud a survécu aux accords d'Oslo pour ce qui concerne le Proche-Orient. De màªme, les accords susceptibles de voir le jour ici sont-il aujourd'hui préférables - et de loin - aussi bien à  celui de Sant'Egidio, largement consommé par le cours des événements, qu'aux formules d'appareils prà´nées par les patibulaires du systéme et destinées à  échapper au besoin de justice et de transparence. Il y a lieu, ici, d'ouvrir une parenthése pour reconnaà®tre au systéme dirigeant sa capacité à  exceller dans l'art de rendre peu à  peu le réel méconnaissable et à  laisser les sujets et les acteurs socio-politiques aux prises avec des problémes qu'ils ne comprennent pas. Il en va notamment ainsi parce que les élites ont été impitoyablement laminées et les mémoires stérilisées. En effet, comment réconcilier les Algériens avec eux-màªmes si ce n'est par une dynamique, un mouvement qui donne à  la démocratie plus de réalité, afin que la violence ne soit plus l'issue à  la conflictualité et à  la division. Pour faire sens, la réconciliation mérite d'àªtre pensée et conduite comme matrice incontournable d'une gestion institutionnalisée des conflits dans une équation de jeux coopératifs o๠l'échange d'informations reste la régle, les protagonistes étant convaincus de parvenir à  la situation la plus intéressante pour chacun, et pas seulement pour un seul d'entre eux. Pour l'heure, la réconciliation prà´née par le systéme est un contrat de dupes qui revient à  échanger une demande de paix contre une offre d'autorité, hors de tout engagement écrit. Ses promoteurs les plus sincéres ne peuvent alors aboutir qu'à  l'effet pervers dont la thématique est, naturellement, la traduction de l'adage pascalien : la route de l'enfer est pavée de bonnes intentions.
Une telle équation s'exprime dans un contexte o๠se délite la société patriarcale, élaguant au passage tout mécanisme capable
d'apprivoiser les terreurs et les brutalités. Pour reprendre le sociopsychanalyste Gérard Mendel, nous régressons vers des archaà¯smes psychologiques parce que, faute d'autorité légitime ou reconnue, régne en nous la démesure et la violence. Ce qui, cela va de soi, éloigne toute perspective démocratique.
A. B.


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