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La page americaine
Bush entre Reagan et Ray Charles

F. D.
13-06-2004

 

Par Fatiha Dzanouni
Le Président Bush serait- il conseillé par des joueurs d'échecs ? On n'aurait aucune peine à  le croire au vu de sa stratégie scrupuleusement suivie dans son agenda de ces derniéres semaines. Bush avance en essayant d'anticiper - et cette fois sans se tromper - sur la réaction de ses adversaires : il avance, il prend, recule, il céde Plus rien, ou presque, qui rappelle sa culture de cow-boy. Du moins, si l'on se fie aux apparences. Désormais, il présente l'image d'un Président disposé à  écouter, impatient de régler les différends avec ses alliés et à  la recherche d'une solution pragmatique. Comme disent les musiciens, il a mis un bémol à  son discours. Ne cherchons pas la raison à  ce changement, Glenn Kessler du Washington Post nous la fournit : « La Maison-Blanche cherche désespérément à  assurer un soutien au gouvernement irakien, à  réparer les dégà¢ts causés par le scandale d'Abou Ghraà¯b et à  prouver que John F. Kerry (le candidat démocrate, ndlr) a tort quand il affirme que seul un nouveau président pourrait apporter une nouvelle impulsion aux relations internationales. » C'est que l'Amérique est en pleine campagne présidentielle et dans le pays o๠tous les ràªves sont permis, celui d'un Président qui mue devrait màªme àªtre recommandé, du moins suggéré. Pour convaincre les plus sceptiques devant cette mue, l'Administration américaine s'est offert deux shows sur deux prestigieuses scénes internationales. Le Conseil de sécurité de l'ONU, o๠une résolution sur le transfert de souveraineté aux Irakiens a été adoptée sans grande difficulté aprés quelques concessions d'usage, et le sommet du G8 qui s'est tenu la màªme semaine à  Sea Island dont la mise en scéne, à  la limite de la chorégraphie, était à  tel point ostentatoire qu'elle en a rendu les résultats encore plus maigres. En dépit de tous ces efforts déployés, Bush n'a pas été la star du G8 comme escompté, et le deuil décrété dans le pays suite au décés du Président Ronald Reagan a contribué à  l'éclipser un peu plus. Alors, quand vient s'ajouter le décés du grand jazzman Ray Charles Et màªme si les sociologues définissent le deuil comme étant plus une obligation sociale que comme l'expression de la tristesse ou de douleur, l'Amérique s'est recueillie avec ferveur à  la mémoire de Ronald Reagan. « Ce deuil a été l'occasion d'un moment de communion en ces jours de grande division exacerbée par la campagne présidentielle », a constaté l'historien Kevin Starr, de l'université de Californie du Sud, cité par le Christian Science Monitor. « La mort de Reagan nous a donné l'occasion de redécouvrir ce qui nous unit au lieu de ce qui nous divise », a-t-il encore constaté.
C'est cette union, et sa quàªte au niveau international, que le quotidien USA Today croit déceler dans la résolution adoptée aux Nations unies o๠« pour la premiére fois les Etats-Unis et ses alliés opposés à  la guerre ­p; la France, l'Allemagne et la Russie - travaillent ensemble pour un meilleur avenir de l'Irak », écrit-il. « Le retour des Etats-Unis à  plus de pragmatisme et au recours à  l'alliance pour venir au secours de leur politique dans ce pays » doit àªtre compris comme un geste positif. Sur le màªme sujet, son confrére londonien, le quotidien libéral The Guardian, estime qu'« aprés la pagaille de ces derniers mois, arriver à  un consensus sur ce qu'il y a à  faire maintenant en Irak est en soi important », tout en se montrant pessimiste sur les préalables au succés de cette démarche sur le terrain et qui ne sont pas réunis, c'est-à -dire la sécurité et la stabilité. « La résolution ne fera pas de l'Irak un pays plus sà»r, écrit-il, comme elle ne changera pas la perception des Irakiens sur la nature de cette occupation. » Les faits n'ont pas tardé à  lui donner raison avec l'assassinat en moins de vingt-quatre heures de deux membres du nouveau gouvernement irakien et de trois employés des télécommunications (un Libanais et deux Irakiens) et un éniéme attentat suicide à  la voiture piégée contre une patrouille de police. Un ex-responsable du département d'Etat américain, cité par le Christian Science Monitor, ne cache pas ses doutes quant à  la volonté affichée par les Etats-Unis de revenir à  la concertation.
« L'Administration Bush aurait pu parvenir à  une plus grande participation internationale, au réglement de la situation en Irak et à  une plus grande adhésion à  sa diplomatie, mais cela aurait demandé de vraies négociations qu'elle n'est pas pràªte à  engager », a-t-il dit, en rappelant que sur place en Irak, ils ont opté pour « l'édification d'une méga ambassade qui est pratiquement la seule en contact avec le gouvernement irakien ».
Cette ambassade, qui occupe un ancien palais de Saddam Hussein, est située dans un quartier transformé en véritable forteresse, appelé « zone verte », et qu'un correspondant du Christian Science Monitor décrit comme n'étant « pas vraiment l'Irak ». « C'est une à®le éloignée et coupée de la dure réalité et sur laquelle les occupants tentent de recréer un semblant de vie normale qui rappelle leur chez-soi ». Et si l'on rappelle que le maà®tre de ces lieux n'est autre que Paul Bremer l'administrateur américain, que Lakhdar Brahimi, le représentant des Nations unies, a qualifié de nouveau dictateur en Irak, tout devient limpide.
C'est en quàªte de cette limpidité que les Américains seront invités à  se rendre dans les salles de cinéma dans quelques semaines. Michael Moore, l'auteur du film documentaire Fahrenheit 9/11, palme d'or au dernier Festival de Cannes, ayant fini par trouver un distributeur aux Etats-Unis pour son court métrage. Les spectateurs y découvriront tout ce que Bush et sa famille ne disent pas aux Américains. On y apprend comment le scénario de la guerre en Irak a été préparé et comment tout le reste, les mois qui ont suivi son déclenchement, n'était que pure mise en scéne, les assurances données par l'Arabie Saoudite pour faire pression sur le marché du pétrole et faire baisser les prix à  quelques mois des élections afin de favoriser la réélection de Bush - c'est-à -dire actuellement -, les liens d'intéràªt des familles Bush et Ben Laden. Attendu dans les salles de cinéma le 25 de ce mois, Moore nous prévient que ce sera « le premier film de l'été avec des effets spéciaux vrais ». « Si cela peut encourager les gens qui appartiennent au plus grand parti d'Amérique, le parti des abstentionnistes, à  le quitter et à  accomplir leur devoir de citoyen le 2 novembre prochain, alors mon film aura été une contribution importante pour ce pays », espére-t- il simplement. De maniére tout à  fait aléatoire, c'est précisément ces jours-ci que remonte à  la surface le scandale des tortures infligées aux prisonniers en Irak, mais aussi en Afghanistan et sur la base de Guantanamo. En effet, un mémo rédigé par l'Administration Bush, et dont la presse américaine a réussi à  se procurer une copie, justifie explicitement la torture comme technique d'interrogatoire, ce qui relance de plus belle la polémique. « Aprés Abou Ghraà¯b màªme les alliés des Américains ne sont plus disposés à  accorder à  Washington des dispenses spéciales », écrit le Boston Globe sous le titre « Les tortionnaires parmi nous ». Et, ironie du sort, les principaux groupes de défense des droits de l'Homme ont déjà  programmé une conférence le 21 juin prochain sur le théme de « Comment appliquer les critéres internationaux des droits de l'Homme aux Etats-Unis ». « C'est un peu tard, commente le journal, mais surtout honteux que l'Amérique en soit réduite à  un pays o๠nous avons besoin de contraintes internationales pour protéger nos propres libertés et lois. » Pour tout ce gà¢chis, « Donald Rumsfeld ne devrait pas seulement àªtre mis en accusation, il devrait àªtre jugé en tant que criminel de guerre. Quant à  Bush, il devrait àªtre remercié par son électorat pendant que nous sommes encore une démocratie », conclut le quotidien.
C'est dans ce recul que s'explique l'incapacité des Etats-Unis à  trouver auprés de ses alliés l'aide qu'ils sollicitent pour sortir de ce que l'on peut appeler, sans risquer de faire dans l'anachronisme, le bourbier irakien. Plus que de simples désaccords, l'Amérique semble aujourd'hui susciter la méfiance. Et s'il n'est pas interdit de s'inspirer des jeux d'échecs en politique, encore faut-il ne pas oublier que contrairement à  l'échiquier conventionnel, la mappemonde n'offre pas la màªme stabilité. Les joueurs d'échecs le savent bien. Les autres devraient commencer à  le savoir.
F. D.

A nos lecteurs : La page américaine paraà®tra désormais le mardi au lieu du lundi.


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